Zoée Luna Gaudion            













La robe blanche

2022

Texte. Recherches Iconographiques





La robe blanche, un terme qui semble bien banal.
Qu'est-ce qu'une simple robe blanche aurait-elle de bien intéressant à nous offrir?






Auteur inconnu. (source: Gidona)



La robe blanche pour nous, vivant dans une société capitaliste occidentale, est bien souvent uniquement synonyme de mariage. La robe de mariée, originellement blanche est devenue rouge au Moyen-Âge car c'était une couleur plus facile à travailler pour les professionnels de la teinture. Vers la fin du 19ème, la reine Victoria instaure le retour de la robe blanche, sous la volonté de l'église catholique. Ainsi, elle permet aux jeunes femmes d'affirmer leur pureté, leur virginité mais aussi leur innocence de future mariée.

Cette robe blanche quant à elle, nous apparaitrait bien souvent comme opaque. Comme si elle n'avait rien à nous apprendre de plus car nous savons déjà tout d'elle : ce n'est qu'une simple robe, qui est blanche.

Il y a encore quelque mois, la mention du terme de robe blanche me rendait indifférente. Ma mère lisait alors un livre d'Eric Fottorino intitulé “Marina A” à propos de mon artiste préférée, Marina Abramović. Dans ce livre, l'auteur mentionne un ouvrage qui aurait boulversé sa compagne : “La robe blanche”. À la fin de sa lecture, ma mère décida de s'emparer elle aussi de ce livre, intriguée de savoir s’il lui procurerait le même effet. Par ce livre nous avons découvert le destin tragique de Pippa Bacca et dès lors, la robe blanche pris pour moi une signification complètement différente. 

“La robe blanche”, écrit par Nathalie Léger en 2018, s'appuie sur la performance filmée de l'artiste italienne Giuseppina Pasqualino di Marineo, plus connue sous le nom de Pippa Bacca. Nièce de Piero Manzoni, elle a depuis l'enfance baigné dans un univers artistique. 
Le 8 mars 2008, affranchie de tout prejugé, elle entame un périple à la rencontre de l’Autre en auto-stop avec l'artiste Silvia Moro. Leur voyage débute à Milan et doit les conduire à Jérusalem. De là elles traversent: Venise, Gorizia, Ljubljana, Banja Luka, Sarajevo, Belgrade, Sofia, Burgas ou encore Istanbul. Peu de temps avant d'atteindre la destination finale, les deux femmes se disputent. Silvia Moro refuse de monter dans une voiture et casse le protocole de la performance. Pippa, elle, continue son action. Les deux femmes se séparent et évoluent seules, devant se retrouver en fin de parcours à Jérusalem.

Vêtue d'une robe de mariée comme objet-témoignage imprimant les souillures symboles de son voyage, Pippa souhaitait «faire régner la paix dans le monde par sa seule présence en robe de mariée». La robe devenant le symbole de l'Union. Un double de sa robe l'attendait en Italie afin que les deux modèles soient exposés côte à côte à son retour.

Seulement, elle ne rentra jamais en Italie.

Le 3 mars 2008, elle est violée et assassinée en Turquie. 
Elle avait 33 ans.

L'ironie du sort fait que les derniers films figurant sur sa caméra sont ceux du mariage du cousin de son meurtrier, filmés quelques jours après la mort de Pippa. Les images d'une mariée en robe blanche dansant dans les rues de Turquie avec son mari clotûrent le documentaire “The Bride” de Joël Curtz (2012). Cette danse, joyeuse aux yeux des invités se montre pour nous, spectateurs, comme une danse macabre. On ne peut s'empêcher de voir en l'innocence de la mariée, l'image de Pippa. 
Il me vint alors en tête une image, celle d' Eva-Maria ou “La mariée” (1963) de Niki de Saint Phalle. En Pippa Bacca on pouvait apercevoir une personnification d'Eva-Maria. Elle qui avait parcouru l'Europe en auto-stop, avait lavé les pieds des sages-femmes telle une Vierge Marie des temps modernes et avait accordé sa confiance au mauvais homme possédait de nombreux points communs avec cette statue haute de deux mètres.







Auteur: Centre Pompidou





Niki de Saint Phalle disait : “La mariée, c'est une espèce de déguisement, évidemment c'est une faillite totale de l'individualité, due à la carence masculine d'exercer les vraies responsabilités.”.
Cette mariée a en effet dû elle aussi s'abandonner à la contrainte masculine. Elle renferme en elle un grand malaise, celui d'une femme soumise aux carcans des rôles d'épouse et de mère que la femme est d'après la société. Mais tout comme Pippa, elle se montre révoltée et déterminée à se libérer de ces rôles prédéfinis qui lui sont imposés.

La robe blanche de Pippa Bacca n'a peut-être pas suffit à racheter les souffrances du monde, mais on ne peut qu'admirer l'optimisme qu'elle portait sur le monde. En ses intentions il y avait certainement une forme de naïveté et d'insouciance. Peut-être a t-elle était aveuglée par la puissance symbolique de la robe blanche et de son statut d'artiste qui lui ont fait oublier que leur présence ne la protégeaient pas des agressions extérieures.

Les performances permettent aux artistes de se confronter à ceux que l’on appelle les spectateurs ou encore les regardeurs. La nuit du 5 au 6 octobre 2002, pour “Chambre avec vue”, Sophie Calle elle aussi vêtue d'une robe blanche a passée une nuit blanche dans une chambre aménagée en haut de la tour Eiffel. Dans un lit, elle à écouté les histoires racontées par des inconnus pour ne pas qu'elle s'endorme.
De la même façon dont Pippa Bacca sintroduisait dans l'environnement personnel et intime des gens rencontrés lors de son voyage, en rentrant chez eux ou dans leur voiture, Sophie Calle invite des inconnus dans son espace intime. 
Encore une fois, on la retrouve. Même schéma : une femme en quête de l'inconnu, à la recherche de l'autre et d'elle même, vêtue d'une robe blanche.







Auteur inconnu. (source: Perrotin store Paris)





Finalement cette robe blanche, c'est le symbole de la rencontre, de l'union à l'autre : à un inconnu, à un mari, à nos grands espoirs mais aussi à nous même.


La robe blanche, c’est avant tout une pièce formelle de la vêture. Inscrite dans la même lignée d’artistes que Pippa Bacca, Marina Abramović est une artiste performeuse de l’extrême. Elle est reconnue pour son art performatif réalisé seule comme Rythm 0 (1974) mais aussi en duo avec son ancien compagnon Ulay, tel que Breathing in-Breathing out (1977) ou encore The Lover: The Great Wall Walk (1988), performance réalisée sur la muraille de Chine à l’occasion de leur rupture. La robe blanche, Marina et Ulay l’ont tous deux mise en scène.

A travers son travail de photographie et de body-art, l'artiste Ulay interroge l'identité et la fluidité de genre et remet en cause la notion de masculinité. En 1973 il réalise un polaroid noir et blanc intitulé White Bride. Dans la nature il se met en scène vêtu d'une longue robe blanche, d'un porte jarretelle blanc et d'escarpins eux aussi blancs. Sa pose quant à elle est suggestive, ses jambes écartées au centre de la photographie sont croisées, dévoilant ce qui est habituellement caché par la robe. Ulay laisse place à un.e marié.e dévergondé.e, loin de limage de la vierge innocente.







White Bride (1973), Ulay




Cest très recemment, que Marina Abramović s'est emparée à son tour de la robe blanche. Figure pionnière de l’art performatif, Marina Abramović a largement contribué à repenser l'image du corps de la femme au XXème siècle. Le caractère autobiographique de son oeuvre, nourri de la violence associé à ses désillusions et drames amoureux, trouve une résonance particulière avec la vie de Maria Callas. En effet, Marina Abramovié a toujours été fascinée par la vie de Maria Callas : “(..) j'ai toujours été fascinée par sa personnalité, sa vie - et sa mort. Comme tant de personnages qu'elle a créés sur scène, elle est morte par amour. Elle est morte d'un cœur brisé”.
En 2021 Riccardo Tisci, directeur artistique de Burberry depuis 2018 s'associe donc à Marina Abramovic pour un projet d'Opéra et de performance filmée portant sur loeuvre et la vie de Maria Callas. Marina Abramović met en scène les 7 morts de Maria Callas où elle y joue le rôle de l'éternelle assassinée, suicidée. “Le sujet est celui de l'amour sous toutes ses formes, de la lumière à l'obscurité” a souligné Riccardo Tisci à propos de cet Opéra. De la collaboration de Burberry et Marina Abramovic, il en résulte une panoplie de costumes théâtraux mélangeant les genres en empruntant autant au vestiaire féminin que masculin. Parmi ces tenues figurent une robe blanche de mariée. Pour le passage dans Lucia Di Lammermoor, le créateur a conçu une robe de mariée en satin et en soie perlée, dont le voile dissimulant le visage est agrémenté de broderie en dentelle florale.
Minuscule sur limmense plateau, elle apparait à travers un écran qui diffuse successivement sept films complétement absurdes, comme l'un d'eux montrant l'acteur Willem Dafoe l'assassinant encore et encore. L'écran ne disparaît qu'à la fin de la représentation laissant place à un décor de chambre. Sur scène, Marina sommeille dans un lit, seul son visage est éclairé d'une lumière spectrale. C'est à la fin qu'elle s'éveille enfin, comme-si après avoir joué les septs morts de Maria Callas, Marina naissait enfin.







Auteur: Marco Anelli





Auteur inconnu. (source: Finestre sull’ Arte)





Un simple vêtement formel, sans couleur renferme une multitude d'espoirs, de projections et de symboles. La robe blanche a une force sociale, politique, psyschologique et artistique. Aucun autre vêtement ne déploie une telle force. 

La robe blanche c'est le symbole de la naissance de l'enfant d'Eva-Maria et celle de Marina Abramović en Maria Callas. C'est la violence de la mort de Pippa confronté à son message d'amour et de tolérance. 
C'est le berceau et c'est le linceul. 
C’est l'union et la distinction aux autres.




Relecture, Caroline Gaudion




















In Almost Every Pictures #19 (Images: 1961 Publication: 2024) Édition par Erik Kessels (Pays-Bas, 1966), Petripaselli (Italie, 1981+1983)
Yoko My Love (1968-1978) Araki Nobuyoshi (Japon, 1971–1990)
Eva (1970’s) Irina Ionesco (France, 1930-2022)
La Vierge, de la série 24 Heures dans la vie d’une femme ordinaire. Réalités / Fantasmes (1974) Michel Journiac (France, 1935-1995)
Le Viol, de la série 24 Heures dans la vie d’une femme ordinaire. Réalités / Fantasmes (1974) Michel Journiac (France, 1935-1995
Performers (1970’s-2000’s) Mariette Pathy Allen (États-Unis d’Amérique, 1940)
Untitled, de la série At Twelve Jennifer, Mother and Bow (1983-1985) Sally Mann (États-Unis d’Amérique, 1951)
Gorjus (1989) Sally Mann (États-Unis d’Amérique, 1
Candy Cigarette (1989) Sally Mann (États-Unis d’Amérique 1951)
Les Autobiographies Le Mari, Des Histoires Vraies (1995) Sophie Calle (France, 1953)
Self-Portrait (Actress), after Faye Dunaway I (1996) Yasumasa Morimura (Japon, 1951)
flight research #4 (1998-1999) Rosemary Laing (Australie, 1959)
The Virgin Suicides Photo Book (2000, réédition 2025) Sofia Coppola  (États-Unis d’Amérique 1971), Corinne Day (États-Unis d’Amérique, 1965-2010)
bulletproofglass #1 (2002) Rosemary Laing (Australie, 1959)
Wedding Dress, de la série Niagara (2005) Alec Soth (États-Unis d’Amérique, 1969)
Melissa, de la série Niagara (2005) Alec Soth (États-Unis d’Amérique, 1969)
Wedding (8), de la série Parts (2005) Nikki S. Lee (Corée, 1970)
Family Commission with Snake (2007, Impression: 2009) Tina Barney (États-Unis d’Amérique, 1945)
La robe de mariée, de la série Histoires Vraies (2010) Sophie Calle (France, 1953)
Self- Portrait : White Marilyn 2 (2014) Yasumasa Morimura (Japon, 1951)














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